"Au coeur du rêve, je suis seul. Je me retrouve dans l'isolement parfait de la créature devant le monde."
Albert BEGUIN
Le sentiment d'être trahi. Sentiment amer... acide... on ne sait plus trop tellement le goût qu'il laisse en bouche est désagréable. J'ai fait mes adieux à l'Humanité voilà bientôt dix ans. Cette Humanité vile, belliqueuse, désordonnée et déraisonnée, à qui j'avais tout donné et qui m'a enfoncé dans le dos le poignard ô combien douloureux de la trahison. J'ai dit adieu à cette Humanité dont je ne fais désormais plus parti. J'ai dit adieu à cette Humanité qui ne m'a apporté que vices et déception. J'ai dit adieu au genre humain... et je ne le regrette pas.
Quitter les hommes, c'est me séparer d'eux. Mais pas en brisant le fil de ma vie, non, ce serait leur faire un trop beau cadeau en répondant à leurs attentes. Le suicide est la consolation des gens faibles. Conservant, la seule chose qui m'appartenait véritablement, c'est-à-dire ma vie propre, j'ai tout laissé derrière moi, tout ce qui consituait mon existence, je l'ai abandonné, et je suis parti. Parti m'installer dans une maison isolée de tout bruit humain et entourée de ce que l'homme n'a pas encore réussi à pervertir entièrement à sa suite : la Création. La seule chose qui m'avait accompagnée jusqu'ici était mon goût pour l'écriture. Etre reconnu par les hommes ne me faisait éprouver aucune joie : tirer de la gloire des félicitations de béotiens, c'est à mon avis faire preuve d'un manque total de discernement. Je ne demandais qu'une chose : la reconnaissance de la Nature pour sa créature. C'est pour cela que je suis venu m'installer au plus près d'elle.
Cette maison de pierres sèches, entourée de pins et d'oliviers, faisait resurgir au plus profond de moi les instincts primitifs et essentiels depuis longtemps oubliés par l'homme dénaturé que j'étais devenu. Privé d'eau courante, d'électricité, ainsi que de toutes ces choses futiles qui paraissent indispensablesaux hommes d'aujourd'hui, j'ai réappris à vivre, au fil de ma plume... Cette bâtisse était pour moi le berceau même de l'imagination. J'écrivais chaque jour. Coupé du monde, tout me semblait plus facile, presque évident... Malheureusement, comme cela arrive aux hommes trop sûrs d'eux, et comme par une punition divine, le don que j'avais reçu me quitta brusquement : la muse inspiratrice m'avait tourné le dos.
Désemparé et désoeuvré, je tournais en rond dans ce qui avait été le symbole de ma libération et qui devenait maintenant ma prison naturelle, aussi bien pour mon corps que pour mon esprit. Déçu par les hommes, j'étais maintenant déçu par la nature elle-même. Fou de rage, je maudissais intérieurement ce que j'étais devenu. A ma colère sans bornes succéda une léthargie démente. J'ai dû rester prostré des jours entiers, au bord du précipice de la folie.
La vie m'avait tout pris... Dans un effort désespéré, j'ai saisi une dernière fois la plume que j'avais abandonnée, et je commençai à écrire le début d'une oeuvre que je voulais démente, reflet même de la déchéance dans laquelle j'avais plongé. Mes forces me quittant de nouveau, alors que quelques lignes seulement étaient couchées sur le papier et tremblant de fureur, je me suis juré de ne plus jamais écrire.
Las de tant de désillusions, je m'endormis sans même me rendre compte si le soleil m'avait précédé ou non. Réveillé désagréablement par un bruit confus que je n'arrivais pas à identifier, je me suis levé, inquiet de la venue d'un de ceux que j'avais fui. Ce bruit tantot aigu, tantôt grave, aurait pû s'apparenter à des chuchotements d'un être de nature mystérieuse. Ne rencontrant personne sur mon chemin, j'allais retourner me coucher quand l'idée apparemment incongrue de jeter un oeil sur mon manuscrit me traversa l'esprit. Je n'aurais pu imaginer un seul instant ce que j'allais découvrir : le texte que j'avais abandonné était maintenant terminé.