
"Bonjour monsieur ! Est-ce que vous auriez un peu d'amour à me vendre, s'il-vous-plait ?"
Moi qui avait économisé précieusement depuis mes douze ans, en ne pensant qu'à cet instant précis, voilà que ma question, que j'imaginais somme toute assez banale pour lui, semblait plonger le vieil homme à qui je m'adressais dans une rêverie profonde. Patient, je profitai de sa réflexion pour examiner une nouvelle fois l'endroit dans lequel je me trouvais.
De l'extérieur, le bâtiment m'avait semblé minuscule. Un seul niveau, sans fenêtres, ni même de vitrine. J'avoue la déception que j'avais ressentie en m'arrétant devant. Je m'attendais à quelque chose d'un peu plus imprésionnant. Au-dessus de la petite porte en bois, on pouvait lire, écrit assez grosièrement à la peinture blanche : "Centre des Emotions et Sentiments Humains" et en plus petit en dessous : "Division départementale D17". Un écriteau accroché à la poignée annonçait : "magasin ouvert". C'est le coeur serré que je poussai la porte. La première fois, c'est toujours comme ça, m'avait-on dit.
Une fois passé la porte, l'intérieur n'avait vraiment rien de plus majestueux que l'extérieur. Le bâtiment n'était composé en fait que d'une seule et unique pièce, complètement vide. L'absence totale d'ouvertures la plongeait évidemment dans le noir, mais quelques luminaires avaient été installés dans les quatre coins. A cause de ce faible éclairage, je mis un certain temps avant de me rendre compte que la pièce dans laquelle je venais d'entrer n'était pas tout à fait vide. Au fond, en effet, j'aperçus une petite table en bois, sur laquelle rien n'était posé. Derrière cette table, assi, se trouvait un homme. Ce vieil homme dont tant de monde m'avait parlé.
Rassemblant mon courage en fuite, je m'avançai vers le fond de la salle. plus je m'approchais de lui, et plus un élan d'empathie indéfinissable m'attirait vers lui. Arrivé à sa hauteur devant le bureau, je m'aperçus que cet homme était triste, profondément triste. Ses gros sourcils grisonnants étaient froncés, et contrastaient étrangement avec le bleu limpide de ses yeux. Il passait et repassait inlassablement la main dans sa barbe mal rasée, sa bouche formant une moue assez attendrissante. Même une fois devant lui, il continua son manège et semblait ne pas me voir. Après un petit toussotement, j'osai enfin posais ma question : "Bonjour monsieur ! Est-ce que vous auriez un peu d'amour à me vendre, s'il-vous-plait ?" Moi qui avait économisé précieusement depuis mes douze ans, en ne pensant qu'à cet instant précis, voilà que ma question, que j'imaginais somme toute assez banale pour lui, semblait plonger le vieil homme dans une rêverie profonde. Mias le fait qu'il réagisse, si minime soit sa réaction, ce simple fait me rassura un peu. Après encore un long silence, il ouvrit la bouche. A l'instant même, sa voix me pénétra tout entier. Jamais je n'avais été saisi de cette façon. Une voix chaude et grave, à la fois pleine d'assurance et remplie de douceur, une voix mesurée et intense.
"De l'amour, jeune homme... Mais sais-tu seulement ce que c'est ?"
A vrai dire, je ne m'attendais pas à cela. Et le fait qu'il réponde à ma question en me posant une autre question me destabilisa encore plus.
"Eh bien.. heu... c'est un élan sentimental qui... heu... qui fait que deux personnes sont attirées l'une par l'autre et...
- Bon. Tu ne sais pas ce que c'est."
Son ton tellement tranquille commença tout à coup à m'exaspérer.
"Mais bien sûr que je ne sais pas ce que c'est ! Si je viens vous en demander, c'est justement parce que je n'en ais pas ! Je voudrais un amour pur... Depuis que je suis né, le seul amour pur que j'ai reçu venait de ma mère. Maintenant que j'ai grandi, c'est à mon tour d'en donner à la femme que je veux aimer.
- L'amour tel que tu l'entends n'est jamais pur, pas celui-là. Mais tu as raison, et c'est bien de vouloir en donner à ton tour. Hélas... je n'ais plus d'amour, plus du tout.
- Quoi ? Mais comment ça se fait ?
- Ecoute-moi bien jeune homme. Depuis que ce magasin existe, j'ai vu défiler des centaines de miliers de personnes ici. Toutes voulaient de l'amour. On se l'arrachait, le volait, et le gaspillait, sans que personne ne se rende compte de sa véritable valeur.
- Mais... vous ne pouviez pas empêcher cela ?
- Je n'ais pas le droit de refuser des sentiments à ceux qui m'en demandent; même si c'est pour le gâcher ensuite. Mais maintenant ma boutique est désertée, puisque'ils ont réussi à vider mon stock d'amour. Les hommes ne comprennent pas que sur la Terre, rien n'est inépuisable.
- Mais moi, comment fais-je faire alors ?
- Je vais te révéler un secret. Un secret que j'étais prêt à révéler au monde entier mais que personne n'a voulu écouter. Ecoute-bien et n'oublie jamais ce que je vais te dire. L'amour, comme tous les autres sentiments, est déjà en toi.C'est la mémoire de tes aînés que tu reçois à ta naissance. Emotions et sentiments sont inscrits en toi, mais reste bien cachés. Parfois l'un ou l'autre explose, et tu ne comprends pas, tu ne le maîtrise pas. Il faut que tu les découvres, que tu apprennes à les connaître, que tu les fasses grandir et que tu en deviennes le maître. Voilà la sagesse : connaître et maîtriser ses émotions.
- Mais si nous possédons déjà en nous ce que vous proposez dans votre boutique, pourquoi êtes-vous là ?
- Tu as encore raison. Sache d'abord que ce genre de magasins ne date pas de si longtemps - à l'échelle de l'Humanité, bien sûr. C'est un des mauvais fruits de notre société. Avoir tout ce que l'on désire, tout de suite, et sans se fatiguer. Les gens ont perdu le goût de l'effort, et ils ne veulent plus perdre de temps à se connaitre eux-mêmes. Ainsi les hommes viennent chercher chez moi des choses qu'ils possèdent déjà, uniquement pour ne pas perdre de temps à les trouver en eux.
- Je n'arrive pas à croire que vous n'avez plus d'amour en stock. Est-ce que cela veut dire qu'il n'y en a plus dans le monde pour l'instant ?
- Disons plutôt qu'en effet, l'amour manque dans la majorité des endroits sur Terre. Mais heureusement, il y a des exceptions. Ce que je vais te dire va peut-être te paraitre incompréhensible, car c'est un grand mystère. Certaines personnes ont compris que l'amour des hommes ne serait jamais parfait. Mais ils sentent bien que l'amour existe d'une façon surnaturelle, et qu'ils le recoivent à chaque instant, dans la plénitude de son infinité. Comblées et débordantes de cet amour, ces personnes en rayonnent autour d'elles. Et les gens qui font cette expérience comprennent alors des notions telles que la pureté, le servie, ou encore l'humilité, l'oubli de soi-même pour le bien des autres. Et c'est par cette humilité que ces hommes, ces femmes, seront avant le reste de l'Humanité, indifférente aux autres ou imbue d'elle-même. Eux qui resplendissent du plus pur amour devraient être considérés comme des modèles, mais sont souvent méprisé, ou marginalisés.
- Merci pour tout ce que vous l'avez expliqué. Je vais vous laisser mais je vous promets d'essayer dapprivoiser mes sentiments et de les faire grandir par moi-même."
Il sourit. Et son regard qui était plongé dans le mien me sembla alors briller d'une joie immense. Je tournai les talons lentement et m'apprétais à sortir quand sa voix m'interpela, plus vivement que jusqu'à présent.
"Jeune homme !"
Je me retournai avec empressement et revint à la place que je venais de quitter, devant lui.
"Voilà bien longtemps que je n'avais pas discuté comme cela avec un être humain. Pour t'en remercier, je vais te donner un cadeau. Je veux t'aider à faire grandir en toi un sentiment. Peut-être le plus noble et le plus beau. En tout cas, un sentiment qui s'échange gratuitement et sans arrières-pensées, un sentiment sur lequel tu pourras toujours compter quand tous les autres sembleront t'abandonner. Je vais te le donner. Fais qu'il devienne plus brûlant qu'un soleil dans ton coeur et que ses rayons atteignent le plus grand nombre de personnes."
Après avoir dit ces mots, le vieil homme se leva très lentement et s'avança vers moi. Très intrigué par ce que j'allais recevoir, je restai immobile. Il sourit encore. Et me serra très fort dans ses bras. Totalement décontenancé par cet acte, je finis cependant par lui rendre son étreinte. Je sentis soudain avec surprise une larme tomber sur mon épaule. Un sourire gagna aussi mes lèvres.
"Va t'en maintenant, me dit-il, mais n'oublie pas : tu ne seras jamais déçu par une véritable amitié."
Je sortis, laissant cet homme seul, ou plutôt face à l'Humanité toute entière. Le sourire n'avait pas quitté mes lèvres, et je sentais mon visage étonnement détendu. Je repensais à tout ce qui m'avait été révélé. Mais j'aurais l'occasion d'y réfléchir plus tard. Le plus important pour l'instant, et je l'avais compris, c'était d'aimer. Aimer tous les hommes, tels qu'ils sont, les aimer d'un amour pur, qu'on ne connaît plus, d'un amour indissociable de l'amitié la plus profonde, aimer nos différences et nos ressemblances, aimer sans restrictions, aimer sans condititons.
Aimer.