Une larme, un sourire...

Plaisir indéfinissable...

le 24/11/2007 à 15h00

C'est un ami qui vous en a parlé. Une affiche qui a accroché votre regard dans la rue. Ou bien un tract qu'on vous a distribué sur la place du marché. Peu importe, ça vous a semblé très sympathique. Le petit tract est là, sur la table de votre salon, depuis plusieurs jours. Un petit coup d'oeil en passant. A chaque fois. Et puis vous vous décidez : vous appelez le numéro donné. Il était précisé que c'est un petit théâtre et qu'il valait mieux réserver. Oui, il reste des places, non, vous ne vous y êtes pas pris trop tard. Quatre place alors, c'est noté. Autant y aller en famille. Les sorties tous ensemble sont si rares.

On vous explique trois fois comment arriver jusqu'au théâtre. On vous prévient, c'est vraiment au milieu de nul part. Le département voisin, presque une heure de route. Mais vous êtes motivés. Et même doucement excité. Vous notez les indications précieusement et vous laissez la feuille à côté du téléphone. Il ne faudra pas l'oublier.

Le soir arrive enfin. Pendant toute la journée, vous y avez pensé. Souvent. Il faut manger plus tôt que d'habitude, pour aller s'habiller.... un peu plus beau que d'habitude. Quelle joie de bousculer les habitudes. Pour une fois. Tout le monde est prêt à l'heure. C'est rare. Vous fermez la maison et montez en voiture.

Papa au volant. Maman à la carte. Pourvu qu'on trouve facilement. Qu'on ne soit pas en retard. La nuit est déjà tombé depuis longtemps. Un petit peu de chauffage, la radio, et vous voilà partis, les phares de la voiture transperçant l'ombre. On ne bavarde pas. Ce n'est pas la peine. Ou alors de petites choses sans importances.  Et pas très fort. Pour ne pas briser le silence tellement apaisant de la nuit. Vous savez que c'est le bonheur qui flotte, là, autour de vous. Pas besoin de le mettre en mots.

Après avoir demandé plus de huit fois votre route, et traversé le double de minuscules villages endormis, ou presque, vous tombez enfin sur une petite pancarte fabriquée à la main qui indique le nom du théâtre. C'était le seul endroit tout allumé à plusieurs kilomètres à la ronde. Au milieu de nul part. C'était vrai. Ou plutôt au milieu des champs. Au milieu de la beauté de la nature. Une vieille grande maison rustique. Une grange. Un hangar à peine aménagé... La pluie avait commencé à tomber sur le trajet. Non non, on ne s'est pas vraiment perdu, on a mis un peu de temps à trouver, c'est tout. Vous vous précipitez à l'intérieur en pensant à votre parapluie qui est resté dans l'entrée, chez vous.

Les billets enfin en main, vous regardez votre montre : presque une demie-heure d'avance. On préfère ça, au moins on est tranquille. Et puis, les places ne sont pas numérotées en plus. L'endroit est charmant. Pas vraiment décoré avec goût, mais très chaleureux. On vous propose même du vin chaud. Allez, ce n'est pas tous les soirs, vous ne pouvez pas refuser. L'odeur du vin chaud à la cannelle, quand on entend la pluie, dehors, marteler les vitres...

Ce n'est vraiment pas grand, alors on se serre, on se gène, c'est normal, c'est admis. Et puis vous liez une conversation avec celui qui est à côté de vous. Celui qui attend patiemment, comme vous. Celui qui a bravé la pluie et les kilomètres pour venir jusqu'ici ce soir, comme vous. Tout le monde est très sympathique. Le vin chaud aidant.

On annonce enfin l'ouverture des portes. Chacun entre alors, muni de son billet. La salle est à peine plus grande que la première mais n'a pas de cheminée, elle. Il fait froid. On distribue de grandes couvertures. Vous la partagez avec votre voisin, en lui souriant, en lançant une petite plaisanterie pour laquelle il rie de bon coeur. Pas de fauteuils de velours rouges. Pas d'amphithéâtre majestueux. Mais des bancs en bois. Mais tellement plus... On s'assoit, on s'emmitoufle, on se sert. On est bien. Les lumières baissent doucement. Et la magie commence.

Une pièce intéressante.... De bons acteurs... Peu importe. Ce fut un bon moment. Un très bon moment, dont vous garderez le souvenir longtemps. Le souvenir d'une soirée au théâtre. Une soirée simple. Pour un théâtre simple. C'est ça le plus beau... Vous sortez finalement. Avec la lune, loin au dessus de vos têtes. Et le bonheur de vivre, là, dans vos coeurs.


Je pense pouvoir dire aujourd'hui que les plus grands bonheurs de ma vie jusqu'à présent me sont toujours venus du théâtre. Jusqu'à présent, certes, mais je sais que cela ne pourra que durer, sans changer, car le théâtre ne me décevra pas. D'aucun pensent sans doute qu'il est insensé de donner une telle confiance à une institution si peu stable ou encore si différente dans ses formes d'expressions... Je ne peux les contredire; mais ce sont justement ces aspects qui font son charme, et plus qu'un charme, la passion brûlante dont elle est source. Et puis le principe même de la représentation, cette exhibition impudique d'une humanité n'est-elle pas elle même insensée? Ainsi que ceux qui ne comprennent pas la raison de cette passion taisent leurs critiques infondées ou bien me suivent derrière le rideau de scène...

Je disais donc que c'est bien le théâtre qui ouvre en moi les plus grandes sources jaillissantes de bonheur. Que ce soit debout, dans les lumières galvanisantes de la scène, ou assis, dans la pénombre attentive d'une salle. Assurément acteur dans le premier cas; mais assurément actif dans le deuxième. Car en effet le spectateur, ou plutôt le spect'acteur, est bien un acteur indispensable de la représentation. Qu'elle n'est donc pas ma joie, chaque fois renouvelée, de me laisser emporter corps et esprit dans l'ivresse de fauteuils rouges criant silencieusement leur désir de recevoir nos attentes, la magie d'un rideau qui s'ouvre sur le monde ou (et ?) sur le rêve, la féerie de projecteurs illuminant nos avatars à qui, assis dans une salle noir tels des otages volontaires, nous avons donné tout pouvoir pour une durée déterminée - ou presque, puisque souvenir et émotion ne peuvent être qu'indéterminé dans le temps - tragique et bienheureux temps - qui suit la représentation.

Comment ne pas comprendre ma joie également de me brûler les mains avec plaisir à force d'applaudir quelqu'un que j'admire d'être venu m'offrir sa personne pour une soirée ? Vivant est le théâtre car il est un don perpétuel. Le théâtre est un don vivant. Un don entier de plusieurs personnes. L'auteur, qui vient donner une partie de la matière, de la nourriture même du spectacle. L'acteur, qui vient donner son corps, son coeur, son intelligence, et sa pertinence. Le metteur en scène, qui vient donner sa vision des choses mais qui, au service des deux précédents, vient finalement modeler des propositions. De ce travail commun, de ces richesses mises en commun, résulte une véritable oeuvre d'art, ou plutôt un acte artistique, qui ne peut vivre que sous le regard de spectateurs.

Aujourd'hui au pinacle, demain dans la fange,  cette oeuvre vivante, c'est l'acteur qui la concrétise. Dévalorisé ou surestimé, sa place dans la société reste ambiguë, marginalisée - encore à notre époque. L'acteur a le pouvoir de ne plus être lui-même une fois sur scène. Et cela effraie. Ou fait rêver... Quel métier merveilleux! Mais quel courage, quelle force d'esprit, cela demande-t-il de recevoir d'un même front critique assassine et compliment enchanteur ! Quel courage faut-il pour venir se donner tout entier, s'approprier des paroles qui ne sont pas les nôtres et donner l'illusion de la réalité, mourir de trac derrière un rideau, et resplendir enfin, en pleine lumière. Tant que battra le coeur de l'homme, le théâtre vivra. Alors... Que vive le théâtre !

Plus encore...

le 27/09/2007 à 16h45

Mon amour est pour toi plus intense que l'or
Mon amour est pour toi plus immense que l'onde
Mon amour est pour toi plus bouillant que le monde
Car tu as, sache-le, emprisonné mon corps.

Mon amour est pour toi plus dansant que l'aurore
Mon amour est pour toi plus brûlant qu'un brasier
Mon amour est pour toi plus chantant qu'un sonnet
Car pour moi tu es tout, et même plus encore.

Ainsi ne l'oublie pas, l'éternité dès lors
Ne me suffirais pas à te donner mon coeur
Qui à chaque seconde, chaque minute et heure
Est à toi encore plus qu'il ne l'était alors.

Toujours pas, jamais plus, pourquoi pas, et encore
Ensemble espace et temps ne tiendront jamais plus
Un amour aussi vaste aussi peu retenu
Que je t'offre sans peur, que je nomme trésor.

Ma rencontre avec...

le 24/09/2007 à 19h45


C'est le 18 février 1952 que je rencontrai cet homme peu banal. Mon ami André qui le connaissait bien avait enfin accepté de me le présenter. Je voulais absolument profiter de sa venue à Genève l'occasion d'une conférence sur le thème, me semble-t-il, de "la Poésie de circonstance". Devant mon insistance presque puérile, André finit par céder, et après l'avoir consulté, me donna rendez-vous à 19 heures, au parc des Eaux-Vives, situé à côté du lieu où devait se dérouler la conférence vers 17 heures.

Ce 18 février 1952 , donc, j'étais à l'entrée du parc, à 19 heure moins le quart, attendant, faussement patient. Me doutant bien qu'André ne serait ni en avance ni à l'heure, selon son habitude, je décidai de marcher un peu dans le parc pour tromper ma fébrilité. Juste avant d'arriver au petit lac près duquel j'aimais me reposer, je le vis soudain. Même de loin, mon regard fut étiré inexplicablement : je savais que c'était lui. Que faire alors ? Je ne pensais même plus à André et je me suis avancé vers lui, calmement. Il était assis au pied d'un arbre, tourné vers le lac. Son costume sombre tranchait étrangement avec la blancheur de sa peau. J'étais maintenant à quelques pas de lui. Son regard semblait perdu dans le vague. Sa main gauche jouait avec les brins d'herbe. J'osa enfin ouvrir la bouche :

"Je...
- Laissez-moi seul juger de ce qui m'aide à vivre. Est-ce vraiment de la folie que d'espérer la paix ?"

Cette entrée en matière me stupéfia. J'hésitais un peu avant de répondre.

"Non, je ne crois pas que ce soit de la folie... juste... un rêve. Que les homme se doivent d'avoir."

Il sourit. D'un sourire simple et merveilleusement touchant. Il tourna enfin la tête vers moi. Lentement. Et me fixa de ses grands yeux tristes avec douceur.

"Asseyez-vous, je vous en prie."

Je m'installai dans l'herbe à ses côtés, à la fous amusé et pétrifié par cette situation. Il me fallut un long moment de silence avant de pouvoir lui demander :

"Et... la conférence ?
- Je suis sorti, me répondit-il. Son sourire avait disparu. Rester jusqu'à la fin aurait été au-delà de mes forces. La salle... était remplie de personnes, ou plutôt d'idéologies, contre lesquelles je me suis battu toute ma vie. Ils sont l'opposé de mes valeurs.
-Celles.... du communisme ?"
Un silence impressionnant accueillit ma question.
"Peut-être bien.. ou peut-être aussi que c'est le seul mot qu'on ait trouvé pour décrire ces valeurs. L'homme peut se tromper. Mais les mots ne mentent pas.
- Qu'est-ce que cela fait de s'entendre dire que l'on a ouvert la voie à une action artistique engagée ?
- Stupidités ! Il s'emporta tout-à-cop. Il y a dix ans monsieur, j'étais dans le maquis ! Et quand mon "Liberté" fut parachuté au-dessus de la France à des milliers d'exemplaires, ça oui, c'est une action engagée ! Quand mon ami Picasso, à un ambassadeur nazi lui demandant si c'est lui qui a fait Guernica, répond : "non... c'est vous !", ça oui, c'est une action engagée ! Mais discuter entre quelques personnes du langage et de la poésie, et remettre en question le monde dans l'absurdité et le non-sens, ça non, c'est égoïste, c'est petit. Il n'y a pas d'enthousiasme sans sagesse, ni de sagesse sans générosité... Il ne faut pas voir la réalité telle que je suis."

Je compris trop tard que je n'aurais pas dû amener la conversation sur ce terrain-là. Néanmoins tout ce qu'il disait me passionnait. Je laissais son emportement retomber doucement. Le ciel commençait déjà à s'assombrir. C'est à ce moment précis que j'ai soudainement pensé à toi, là-haut, me regardant et souriant sans doute de cette étrange rencontre. Tu étais mon étoile dans ce ciel. Je m'entendis alors prononcer à demi-voix :

"Heureusement qu'elles sont là, les étoiles. Elles m'empêchent de penser que ce n'était qu'un rêve."

Me surprenant moi-même, j'étais maintenant horriblement gêné d'avoir dit cela dans un tel moment. Il sourit encore. Et sans même me regarder, paraissait lire dans mes pensées. Ou plutôt dans mes sentiments.

"Un rêve sans étoiles est un rêve oublié."

Cette phrase si belle résonna singulièrement à mon oreille en ce soir naissant. Je me jurai de ne jamais l'oublier. Ne jamais l'oublier... Une petite larme glissa silencieusement sur ma joue droite. Ma gène ne cessa de croître. Je n'aurais pas voulu que cela se passe comme ça.

"Pleure : les larmes sont les pétales du coeur."

Cet homme me stupéfiait : la Poésie l'habitait tout entier. Il faisait ce qu'il voulait des mots, mais n'en faisait que du beau. Toujours. Le soleil, avant de disparaître à l'horizon, embrasait le ciel de mille tons orangés, splendides. Et cette dernière lueur du jour se reflétait sur le lac d'une façon merveilleuse. Il observait cela avec recueillement.

"Je l'avais bien dit à l'époque, mais trop rares furent ceux qui m'ont cru. Pourtant... la Terre est bleue comme une orange."
Il se leva soudain.
"Adieu Monsieur. Merci de m'avoir donné ce temps de votre vie."

J'aurais aimé lui dire que c'est moi qui le remerciait, que je lui devais tant, j'aurais voulu lui dire des centaines de choses avant que l'on ne se sépare... mais une seule chose sortit de ma bouche :
"Le monde entier sera en deuil le jour de votre mort."

Il me regarda longuement, puis partit, à pas lents, suivant la chute du soleil.


Neuf mois plus tard, la presse titrait la mort de Paul Eluard d'une crise cardiaque.

Et... en effet... le monde entier et moi étions en deuil.

Comme une première fois...

le 05/09/2007 à 14h30


Lorsque je suis venu m'asseoir ici, je ne savais pas du tout ce qui m'attendait. C'était pourtant un endroit  que je connaissais bien mais je ne m'y étais jamais vraiment arrêté auparavant.
  

Cette nuit-là, tu étais venu me voir. Une petite visite comme tu en as l'habitude, dans la plus grande discrétion possible. Tu n'as jamais voulu t'imposer, mais quand j'ai appris à te connaître, je t'ai toujours ouvert grand la porte, et chacune des visites que tu me faisais me comblait d'un bonheur qui me semblait surnaturel. Tu étais tellement disponible pour moi, à n'importe quel moment, que je finis par penser que tu ne me quittais jamais. Et cette pensée, plus même que de me réconforter, me donnait une force et une joie de vivre sans bornes. En apprenant à te connaître, à t'apprécier, j'ai aussi appris à te faire confiance. Tu ne m'a apporté que des choses bonnes, alors quand je sentais que tu voulais quelque chose pour moi, je le faisais, dans la plus grande confiance qui soit, même si je ne comprenais pas toujours immédiatement comment tu voulais que je le fasse. Et surtout pourquoi. Mais tu ne m'as jamais déçu.
   

C'est donc tout naturellement que cette nuit, entendant ton invitation, je me suis levé et je suis sorti, poussé par toi. Il avait plu très longtemps avant et j'ai hésité un peu avant de prendre mon parapluie. Je me suis dirigé vers cet endroit. Tu ne m'avais presque rien dit, tu ne m'avais surtout rien expliqué, mais je sentais bien que c'était là que je devais aller. La nuit touchait à sa fin, et la pénombre se faisait déjà moins dense. Je me suis assis. Pourquoi sur ce banc plutôt qu'un autre, je ne cherchai même pas à le savoir. A peine m'étais-je assis que la pluie se remit à tomber. Très doucement. Et sans aucun bruit. Alors j'ai attendu. Attendu. Attendu. Patient. Confiant. Et... curieux.
   

J'ai levé les yeux vers le ciel, et là, j'ai deviné que tu venais me voir. La pluie fine s'était arrêtée d'un coup. J'avais l'impression d'être seul sur la Terre. Avec Toi. Et tu étais en train de me faire le plus beau des cadeaux, ici : tu fabriquais l'aube. Le ciel pâlissait, tu le teintais d'orange, de blanc, de bleu... des couleurs sublimes, les plus belles que tu pouvais. Tu repoussais la nuit, tu ravivais la Terre, comme on souffle sur des braises endormies pour faire repartir un feu. J'ai compris que tu étais là, en action, présent dans ce mystère de la nature. Et la beauté que tu m'offrais me livrait ton secret : "Regarde chaque jour le monde comme si c'était la première et la dernière fois que tu le voyais."  Merci de m'avoir fait ce cadeau et fais en sorte que la Terre entière puisse découvrir aussi ce mystère. Alors... merci Dieu, merci pour tout.

Exaltante exacerbation

le 11/08/2007 à 16h30

Au lever du soleil mon coeur s'embraserait
De ce Feu dit Sacré, éclatant de beauté.
Gagnant mon être entier, enivrant mon esprit,
Je serais sous sa loi, mais non pas asservi.
Galvanisant mon corps, mes bras seraient d'airain
Et mes jambes de fer : je ne craindrais plus rien.
Mille hommes contre moi seraient un piètre affront,
Il me faudrait dix guerres menées toutes de front
Pour calmer mon entrain et reffréner mon zèle
Qui dans le dos soudain m'accrocherait deux ailes.
Emporté par l'élan je serais libéré
De ce carcan hideux qui tenait prisonnier
Cet homme que j'étais, et ses rêves perdus
Qui les retrouve enfin par cette main tendue.
Ainsi donc je serais si j'avais cet honneur
De baiser cette main, de posséder ce coeur
Que j'aime plus que tout et qui serait pour moi
Plus grand que les présents dignes des plus grands rois.

Paradis perdu...

le 11/08/2007 à 16h00

Le Temps passe. Glisse. Défile. S'enfuit.

La Vie passe. Glisse. Défile. S'enfuit.

Le Souvenir passe. Glisse. Défile. S'enfuit.

Inexorablement.


Mais me revoilà donc dans ce lieu que j'avais tant aimé. Il y a un an, jour pour jour, j'étais assis, ici. Sur ce même banc public qui me semble aujourd'hui tellement quelconque. Devant moi ce canal, si majestueux dans sa lenteur et imposant dans sa régularité, ne me renvoit plus que des reflets sombres et diffus. Son odeur me parait maintenant agressive, presque désagréable. De plus loin derrière moi me parviennent encore ces rires d'enfants dans leurs jeux. Mais l'insouciance de leur bonheur me déchire le coeur. Le pont qui enjambe le cours d'eau ressemble à n'importe quel autre pont et ne me présente plus rien de charmant. Même ces grands chênes qui bordent le canal semblent lugubrement immobiles; inutiles.

Je reste encore là. A regarder. A écouter. A sentir... Et à réfléchir.


Comment avais-je pu aimer cet endroit ?


Il y a un an, il me semblait le paradis. Mais...


Comment avais-je pu aimer cet endroit ?


Peut-être parce que... il y a un an, ces grands chênes nous écoutaient, et nous abritaient. Peut-être parce que... il y a un an, ce pont était le seul élément qui nous rattachait à la réalité. Peut-être parce que... il y a un an, ces rires d'enfants égayaient nos propres coeurs et nous ouvraient à la vie. Peut-être parce que... il y a un an, cette odeur du canal était mélangée à ton propre parfum et cela m'enivrait. Peut-être parce que... il y a un an, ce canal me reflétait tes yeux, ton sourire, et le moindre mouvement de tes cheveux.

Peut-être parce que... il y a un an, sur ce banc public...

tu étais là.

"Bonjour monsieur ! Est-ce que vous auriez un peu d'amour à me vendre, s'il-vous-plait ?"

Moi qui avait économisé précieusement depuis mes douze ans, en ne pensant qu'à cet instant précis, voilà que ma question, que j'imaginais somme toute assez banale pour lui, semblait plonger le vieil homme à qui je m'adressais dans une rêverie profonde. Patient, je profitai de sa réflexion pour examiner une nouvelle fois l'endroit dans lequel je me trouvais.

De l'extérieur, le bâtiment m'avait semblé minuscule. Un seul niveau, sans fenêtres, ni même de vitrine. J'avoue la déception que j'avais ressentie en m'arrétant devant. Je m'attendais à quelque chose d'un peu plus imprésionnant. Au-dessus de la petite porte en bois, on pouvait lire, écrit assez grosièrement à la peinture blanche : "Centre des Emotions et Sentiments Humains" et en plus petit en dessous : "Division départementale D17". Un écriteau accroché à la poignée annonçait : "magasin ouvert". C'est le coeur serré que je poussai la porte. La première fois, c'est toujours comme ça, m'avait-on dit.

Une fois passé la porte, l'intérieur n'avait vraiment rien de plus majestueux que l'extérieur. Le bâtiment n'était composé en fait que d'une seule et unique pièce, complètement vide. L'absence totale d'ouvertures la plongeait évidemment dans le noir, mais quelques luminaires avaient été installés dans les quatre coins. A cause de ce faible éclairage, je mis un certain temps avant de me rendre compte que la pièce dans laquelle je venais d'entrer n'était pas tout à fait vide. Au fond, en effet, j'aperçus une petite table en bois, sur laquelle rien n'était posé. Derrière cette table, assi, se trouvait un homme. Ce vieil homme dont tant de monde m'avait parlé.

Rassemblant mon courage en fuite, je m'avançai vers le fond de la salle. plus je m'approchais de lui, et plus un élan d'empathie indéfinissable m'attirait vers lui. Arrivé à sa hauteur devant le bureau, je m'aperçus que cet homme était triste, profondément triste. Ses gros sourcils grisonnants étaient froncés, et contrastaient étrangement avec le bleu limpide de ses yeux. Il passait et repassait inlassablement la main dans sa barbe mal rasée, sa bouche formant une moue assez attendrissante. Même une fois devant lui, il continua son manège et semblait ne pas me voir. Après un petit toussotement, j'osai enfin posais ma question : "Bonjour monsieur ! Est-ce que vous auriez un peu d'amour à me vendre, s'il-vous-plait ?" Moi qui avait économisé précieusement depuis mes douze ans, en ne pensant qu'à cet instant précis, voilà que ma question, que j'imaginais somme toute assez banale pour lui, semblait plonger le vieil homme dans une rêverie profonde. Mias le fait qu'il réagisse, si minime soit sa réaction, ce simple fait me rassura un peu. Après encore un long silence, il ouvrit la bouche. A l'instant même, sa voix me pénétra tout entier. Jamais je n'avais été saisi de cette façon. Une voix chaude et grave,  à la fois pleine d'assurance et remplie de douceur, une voix mesurée et intense.

"De l'amour, jeune homme... Mais sais-tu seulement ce que c'est ?"

A vrai dire, je ne m'attendais pas à cela. Et le fait qu'il réponde à ma question en me posant une autre question me destabilisa encore plus.

"Eh bien.. heu... c'est un élan sentimental qui... heu... qui fait que deux personnes sont attirées l'une par l'autre et...
- Bon. Tu ne sais pas ce que c'est."

Son ton tellement tranquille commença tout à coup à m'exaspérer.

"Mais bien sûr que je ne sais pas ce que c'est ! Si je viens vous en demander, c'est justement parce que je n'en ais pas ! Je voudrais un amour pur... Depuis que je suis né, le seul amour pur que j'ai reçu venait de ma mère. Maintenant que j'ai grandi, c'est à mon tour d'en donner à la femme que je veux aimer.
- L'amour tel que tu l'entends n'est jamais pur, pas celui-là. Mais tu as raison, et c'est bien de vouloir en donner à ton tour. Hélas... je n'ais plus d'amour, plus du tout.
- Quoi ? Mais comment ça se fait ?
- Ecoute-moi bien jeune homme. Depuis que ce magasin existe, j'ai vu défiler des centaines de miliers de personnes ici. Toutes voulaient de l'amour. On se l'arrachait, le volait, et le gaspillait, sans que personne ne se rende compte de sa véritable valeur.
- Mais... vous ne pouviez pas empêcher cela ?
- Je n'ais pas le droit de refuser des sentiments à ceux qui m'en demandent; même si c'est pour le gâcher ensuite. Mais maintenant ma boutique est désertée, puisque'ils ont réussi à vider mon stock d'amour. Les hommes ne comprennent pas que sur la Terre, rien n'est inépuisable.
- Mais moi, comment fais-je faire alors ?
- Je vais te révéler un secret. Un secret que j'étais prêt à révéler au monde entier mais que personne n'a voulu écouter. Ecoute-bien et n'oublie jamais ce que je vais te dire. L'amour, comme tous les autres sentiments, est déjà en toi.C'est la mémoire de tes aînés que tu reçois à ta naissance. Emotions et sentiments sont inscrits en toi, mais reste bien cachés. Parfois l'un ou l'autre explose, et tu ne comprends pas, tu ne le maîtrise pas. Il faut que tu les découvres, que tu apprennes à les connaître, que tu les fasses grandir et que tu en deviennes le maître. Voilà la sagesse : connaître et maîtriser ses émotions.
- Mais si nous possédons déjà en nous ce que vous proposez dans votre boutique, pourquoi êtes-vous là ?
- Tu as encore raison. Sache d'abord que ce genre de magasins ne date pas de si longtemps - à l'échelle de l'Humanité, bien sûr. C'est un des mauvais fruits de notre société. Avoir tout ce que l'on désire, tout de suite, et sans se fatiguer. Les gens ont perdu le goût de l'effort, et ils ne veulent plus perdre de temps à  se connaitre eux-mêmes. Ainsi les hommes viennent chercher chez moi des choses qu'ils possèdent déjà, uniquement pour ne pas perdre de temps à les trouver en eux.
- Je n'arrive pas à croire que vous n'avez plus d'amour en stock. Est-ce que cela veut dire qu'il n'y en a plus dans le monde pour l'instant ?
- Disons plutôt qu'en effet, l'amour manque dans la majorité des endroits sur Terre. Mais heureusement, il y a des exceptions. Ce que je vais te dire va peut-être te paraitre incompréhensible, car c'est un grand mystère. Certaines personnes ont compris que l'amour des hommes ne serait jamais parfait. Mais ils sentent bien que l'amour existe d'une façon surnaturelle, et qu'ils le recoivent à chaque instant, dans la plénitude de son infinité. Comblées et débordantes de cet amour, ces personnes en rayonnent autour d'elles. Et les gens qui font cette expérience comprennent alors des notions telles que la pureté, le servie, ou encore l'humilité, l'oubli de soi-même pour le bien des autres. Et c'est par cette humilité que ces hommes, ces femmes, seront avant le reste de l'Humanité, indifférente aux autres ou imbue d'elle-même. Eux qui resplendissent du plus pur amour devraient être considérés comme des modèles, mais sont souvent méprisé, ou marginalisés.
- Merci pour tout ce que vous l'avez expliqué. Je vais vous laisser mais je vous promets d'essayer dapprivoiser mes sentiments et de les faire grandir par moi-même."

Il sourit. Et son regard qui était plongé dans le mien me sembla alors briller d'une joie immense. Je tournai les talons lentement et m'apprétais à sortir quand sa voix m'interpela, plus vivement que jusqu'à présent.

"Jeune homme !"

Je me retournai avec empressement et revint à la place que je venais de quitter, devant lui.

"Voilà bien longtemps que je n'avais pas discuté comme cela avec un être humain. Pour t'en remercier, je vais te donner un cadeau.  Je veux t'aider à faire grandir en toi un sentiment. Peut-être le plus noble et le plus beau. En tout cas, un sentiment qui s'échange gratuitement et sans arrières-pensées, un sentiment sur lequel tu pourras toujours compter quand tous les autres sembleront t'abandonner. Je vais te le donner. Fais qu'il devienne plus brûlant qu'un soleil dans ton coeur et que ses rayons atteignent le plus grand nombre de personnes."

Après avoir dit ces mots, le vieil homme se leva très lentement et s'avança vers moi. Très intrigué par ce que j'allais recevoir, je restai immobile. Il sourit encore. Et me serra très fort dans ses bras. Totalement décontenancé par cet acte, je finis cependant par lui rendre son étreinte. Je sentis soudain avec surprise une larme tomber sur mon épaule. Un sourire gagna aussi mes lèvres.

"Va t'en maintenant, me dit-il, mais n'oublie pas : tu ne seras jamais déçu par une véritable amitié."

Je sortis, laissant cet homme seul, ou plutôt face à l'Humanité toute entière. Le sourire n'avait pas quitté mes lèvres, et je sentais mon visage étonnement détendu. Je repensais à tout ce qui m'avait été révélé. Mais j'aurais l'occasion d'y réfléchir plus tard. Le plus important pour l'instant, et je l'avais compris, c'était d'aimer. Aimer tous les hommes, tels qu'ils sont, les aimer d'un amour pur, qu'on ne connaît plus, d'un amour indissociable de l'amitié la plus profonde, aimer nos différences et nos ressemblances, aimer sans restrictions, aimer sans condititons.

Aimer.

Etre ou ne pas être... ados ?

le 29/05/2007 à 23h30


"Cette fois j'y vais, c'est sûr ! Cette fille me plait trop et j'arrête pas de penser à elle... J'ai assez lu de bouquins débiles là-dessus pour savoir que je l'aime quand même ! C'est ça : je suis amoureux, c'est sûr ! Mes copains se sont assez moqué de moi comme ça. Maintenant, je suis amoureux, comme eux, ça veut bien dire que j'ai grandi, non ? Mais oui c'est sûr ! Oh ! Elle m'a regardé ! J'en suis sûr, elle m'a regardé ! J'en reviens pas ! Ca y est, elle est folle de moi aussi ! Je l'ai lu dans mon bouquin ! C'est sûr, elle m'aime. Allez, plus de doutes possibles cette fois. Elle n'attend que moi. Il suffit que je m'approche et... mais si jamais c'était pas moi qu'elle avait regardé ? Et si elle aimait pas mon nouveau jean ? Non, je peux pas faire ça ! Je peux pas passer pour le pire des ringards en me prenant le rateau du siècle ! Mes copains m'en parleront pendant des mois, c'est sûr ! Et pire: ce sera le sujet de moquerie préféré avec toutes ses copines ! Non, allez, tant pis... j'attends encore un peu... mais, je vais allez lui parler, c'est sûr ! Oui... il suffit d'attendre la bonne occasion. Quand elle sera seule par exemple, je... Mais non ! Elle sera jamais seule ! Il faut que je la suive jusqu'à chez elle après la sortie ! Mais qu'est-ce que je raconte ? Je deviens fou ! C'est elle qui me rend fou ! J'en étais sûr ! Toutes les filles sont comme ça ! Elles sont trop compliquées ! Mais... elle a de tellement beaux yeux ! Et puis son sourire qui me paralyse à chaque fois... Non, c'est sûr, elle est  pas comme les autres ! Elle est faite pour moi. Je vais m'approcher d'elle... je vais lui dire que je l'aime... je vais l'embrasser... je vais le faire ! Devant tout le monde ! Mes copains verront bien de quoi je suis capable après tout ! Allez, j'y vais, tout se passera bien, je suis sûr que je l'aime !"



"Bon ! Mais qu'est-ce qui fabrique ? Il se décide oui ou non ? Il arrête pas de me regarder depuis onze jours ! Il aurait eu cent fois l'occasion de me parler franchement. C'est bien ma chance ça, de tomber sur un coincé ! Tous pareils les mecs ! Mes copines me l'avait bien dit... j'aurais dû les écouter ! Si ça se trouve ce mec est un crétin qui pensera qu'à m'embrasser et qui sera jamais à l'écoute de ma vie intérieure... Non... mais lui il est tellement craquant... Son air un peu maladroit, c'est tellement mignon !  Mais il voit pas que je suis amoureuse de lui ou quoi ? Mais... c'est peut-être de ma faute ! Je dois faire trop bien semblant de pas m'intéresser à lui et cet idiot il croit que c'est vrai ! J'aurais pas dû lire ce bouquin, c'est sûr ! Tous des menteurs ! Bon... qu'est-ce que je dois faire pour qu'il comprenne... Mettre un décolleté ? De toutes façons coincé comme il est ça lui fera encore plus peur et c'est sûr qu'il comprendra pas ! Ils sont compliqués les mecs ! Mais ce serait tellement facile : tu t'approches, tu me prends la main, tu me dis que tu m'aimes, moi j'hésite une demi-seconde et tu m'embrasses ! Allez ! Mais vas-y ! Courage ! Oui ! Il s'approche ! Vite, ne surtout pas le regarder ! Mes cheveux ? C'est bon ! Allez viens ! J'attends que toi !"



"Excuse-moi... tu as l'heure s'il-te-plait ?
- Bien sûr ! Il est huit heures moins le quart.
- Merci beaucoup... au revoir.
- Oui, au revoir..."

Ne m'attends pas...

le 28/05/2007 à 14h00


J'ai carressé lentement ta joue. Les mots sont venus d'eux-mêmes. Je t'ai dit ce que je voulais te dire depuis si longtemps maintenant, ce que j'avais sur le coeur. Je t'ai expliqué combien tes sourires m'avaient réchauffé, combien tes baisers m'avaient comblé et gonflé d'amour. Ma main tremblait. J'ai saisi la tienne, et je l'ai pressé avec force. Je ne voulais pas que tu partes, mais c'était trop tard. Alors que je parlais, une foule d'images et de souvenirs ont envahi ma mémoire.


Un soleil de mi-août qui nous ébloui. Le contact frais de l'herbe contre ma joue et mes pieds nus. Ta tête sur ma poitrine, abandonnée. Ma main droite jouant délicatement avec tes cheveux. Un oiseau qui s'envole, qui vient se poser près de nous. Un soupir de bien-être.


Un soir de septembre, assez tard. Ta voix pleine de reproches, qui m'agresse. Une tentative d'explication, qui t'agace. Ta main, violemment, contre ma joue. Une assiette qui se casse. Nos regards qui deviennent durs. Mon coeur, qui est en train de fondre. Une porte qui claque.


Après une séance de cinéma, début mars. La pluie qui nous surprend. Nous, qui courons, mon manteau au-dessus de nos têtes. Nous deux, sous un porche qui nous abrite bien mal. Ton corps frissonnant, pressé contre le mien. Une goutte qui coule sur tes lèvres. Un baiser de tendresse.


Heureux... Malheureux... Tous ces souvenirs que nous avions en commun dansaient devant mes yeux. Je voulais chasser les plus pénibles, conserver ceux qui m'avaient apporté tant de bonheur avec toi. Mais ils sont tellement furtifs... tellement evanescents... J'ai porté ta main à mes lèvres, j'y ai déposé un baiser. Puis, avec la plus grande délicatesse, j'ai fermé tes paupières.

Tu as été toute ma vie.

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