Comment j'ai rencontré mon père...
Samedi 17 novembre
Toi.
Je te déteste.
Non.
J'ai presque réussi à t'aimer.
Non.
Je te détestais.
Un peu.
Non.
Beaucoup.
Beaucoup trop.
Et puis arrête ! Ce n'est pas à toi que je veux parler. D'ailleurs je ne veux plus te parler. Non, pas tout à fait. Parce que je t'aime. Non. Pas tout à fait non plus...
Tu vois ce que tu fais sur moi ? Tu vois dans quel état je suis ? Je ne sais même plus quoi penser. D'abord j'ai dit que je ne voulais plus t'adresser la parole !
Mais là je n'en peux plus. Je suis comme Cyrano sous le balcon de Roxanne, qui voulait jeter en touffe tous les mots qui lui viendraient, sans les mettre en bouquet. Mais pour une raison si éloignée de la mienne ! Moi aussi je veux vous jeter tous ces mots qui me viendront, sans les choisir, sans les organiser, sans le mettre en bouquet... mais plutôt que de les jeter, les laisser couler sur ma feuille.
Comme mes larmes.
C'est amusant comme les souvenirs peuvent être trompeurs. Ou peut être pas tant... Ce n'est pas facile de se fier à ces illusions. Ses illusions... Des chimères évanescentes, comme disait mon frère, trop heureux d'utiliser deux mots compliqués dans une seule expression. Ainsi j'ai beau fouiller tous les tiroirs de mes souvenirs, je n'en retrouve aucun d'un moment passé avec toi dans toute mon enfance. Moment heureux, bien sûr. Pleinement heureux de par sa simplicité même. Des moments de profonde et joyeuse amitié entre un père et son fils, qui n'existent pour moi que dans les clichés des mauvais films américains.
Tu étais si souvent absent... Les mois semblaient réglés par les fois où il fallait t'embrasser et t'aider à porter tes valises et celles où il fallait t'embrasser, t'aider à décharger tes valises, et - pire que tout - écouter le récit de ce voyage, si peu passionnant. Mais aurions-nous pu te reprocher de nous raconter cela lorsque toute la familles étant attablée pour le dîner, tu nous racontais en détail tant de choses qui ne nous intéressaient pas, sans accepter que nous puissions placer plus d'un mot pour revenir à une conversation qui nous concernait, ce qui te faisait presque toujours exploser de colère. Ca, ou te vexer comme un gamin. La deuxième solution devint d'ailleurs de plus e plus courante en vieillissant. Mais toujours aussi détestable. Et ridicule.
Ainsi donc pendant tes longues absences j'avais appris à vivre sans toi, à me passer de toi, chose horrible et terrible, je m'en rend compte aujourd'hui. Comment faire autrement ? A qui raconter ma journée à l'école ? A qui montrer ma petite blessure au doigt ? A qui faire signer mon carnet de notes ? A maman. Maman qui étais toujours là. Et qui savait tellement mieux que toi nous montrer qu'elle nous aimait. Elle était douée maman, avec les enfants. Avec ses enfants. Bien plus que toi.
Dimanche 13 janvier
Je reprends ma plume que l'émotion, la fois dernière, m'avait obligé à abandonner. Je ne me sentais alors pas capable d'aller plus loin. Le sujet surpassant le disant, comme l'a dit Stendhal. Ou peut-être simplement la tristesse surpassant ma faiblesse. Car comment l'évoquer, elle, maintenant, sans que mon esprit se brouille et que ma main ne tremble ? Maman. Je pourrais lui dire aujourd'hui, lui dire tout ce que je voulais lui dire. Mais ça ne servirait plus rien. Il est trop tard, je le sais. Et c'est sûrement ça le pire. D'en être conscient. Je me suis toujours imaginé que c'est toi qui partirais avant elle. C'est stupide, n'est-ce pas ? Alors quand j'ai entendu de loin, de très loin à l'autre bout du fil, la voix de mon oncle me dire... me dire qu'elle n'avait pas survécue à l'opération... pour son cancer de la thyroïde, j'ai cru que l'horloge de ma vie s'était arrêtée. J'ai crue que sa vie, en la quittant loin de moi, m'aspirait avec elle, à sa suite, dans les hauteurs de l'infinité, pour ne pas la quitter, pour être avec elle, dans l'éternité. Je l'ai cru. Ou je l'ai voulu.
Toi. Tu n'étais pas là. Evidemment, devrais-je rajouter. Revenu en vitesse d'un voyage d'affaires, tu m'as serré dans tes bras dès que je suis venu à ta rencontre. Inutile de parler des larmes. Elles s'imposaient à nous. Acides. Blessantes. Indispensables. Tu m'as serré dans tes bras comme jamais tu ne l'avais fait. Avant. Et tu m'as parlé. Longtemps. Sans interruption. Sans cesser de me serrer. C'est là que je me suis aperçu que tu avais une belle voix. Chaude. Grave. Réconfortante. C'est là que je me suis aperçu qu'être dans tes bras n'était ni ridicule ni désagréable. C'est là aussi que je me suis aperçu que je t'aimais autant que maman, mais que je n'étais jamais arrivé à te le dire. A me le dire. C'est ce jour là, à cet instant précis, que je t'ai enfin rencontré. Pour la première fois.
Depuis, bien du temps a passé. Mais ces souvenirs, eux, ne sont pas passés. Ce moment-là fut comme une pause dans le cours normal de ma vie. Un instant entre parenthèses. Une bulle, que je n'ai jamais voulu faire exploser. Et le souvenir est comme une passerelle, entre ce moment, et aujourd'hui. Tout à l'heure j'ai quitté la table. Sans te regarder. Je passe ma main sur ma joue, encore rouge. On n'arrivera jamais à s'apprivoiser. Evidemment, devrais-je rajouter.


Commentaires
Par les-poemes-du-net le 27/02/2008 à 12h43
salut c'est Fleur noire,( blackflower) cela faisait longtemps que je n'avais revu ton blog et ce fut un plaisir de m'y promener a nouveau^^
Par rodeur le 27/01/2008 à 20h35
c'est magnifique
http://Dear-Diary-Li s...
Par lollie le 18/01/2008 à 20h24
j'aime beaucoup le eptit poème du début, simple, mais j'aime bien
Par Faustine le 14/01/2008 à 20h00
ouf !!
La littérature transcende donc bien la réalité , sauvé !!
J'te biz !
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